Le développement spirituel s’appuie sur trois piliers : le GUIDE, les FIGURES INSPIRANTES, et les ÉCRITURES. Quelle est l’importance dévolue à chaque pilier, et quelles pratiques pour éclairer ou renforcer leurs rôles respectifs ?
(Silence de centration et remerciements)
GUIDE, FIGURES INSPIRANTES, ÉCRITURES
Ce qui est le plus important en toute tradition spirituelle, c’est : le Guide. Tout commence là, dans la tradition chrétienne comme en toute autre, même si les représentations que chacune s’en fait sont parfois étonnamment différentes. Ce vocable Guide désigne une seule et unique réalité, la Suprême. Dans ma tradition chrétienne, le Guide, c’est ce que nous nommons Dieu, ou la Sainte-Origine. La Bible, donc l’Écriture, rapporte deux paroles essentielles, l’une dans le Premier Testament :
À l’Origine, Dieu créa… [Genèse 1, 1]
Et l’autre dans le Second :
À l’Origine était le Verbe… et le Verbe était Dieu… tout fut par lui… [Évangile de Jean 1, 1-3]
Création plurielle, émise par la Sainte-Origine, dont la voix est plurielle. Très concrètement, le Seigneur Jésus-Christ est ce que l’Évangile de Jean nomme le Verbe…qui s’est fait chair. C’est à dire que, pour ma tradition, la Sainte-Origine a pris visage humain en la personne de Jésus.
Mais qui est-il donc ce Seigneur Jésus ? Dans la pensée chrétienne, il est deux façons principales de le représenter, deux christologies, l’une descendante, l’autre montante. Descendante ? L’Envoyé vient de l’Au-Delà, un Au-Delà représenté symboliquement par le Haut, le Ciel profond, infiniment présent et dont personne ne trouvera les limites. Il est donc envoyé des sphères célestes par la Sainte-Origine, il accompagne les disciples de tous les temps dans leur parcours en ce monde. Il leur fait don de sa Présence et de son Souffle transformateur, que nous appelons l’Esprit Saint.
Ascendante ? Il est né dans un milieu culturel et spirituel très élaboré, le milieu juif de l’époque, il y a poussé ses racines, l’a assumé et l’a porté à un niveau spirituel si élevé qu’il a été aspiré dans la Sainte-Origine pour entrer dans la sphère céleste. Dans ce cas, il dessine donc un chemin spirituel offert en exemple à tous les Hommes, et exprimé par la phrase-clé des premiers penseurs chrétiens, tel Saint Irénée de Lyon (130-202) : « Dieu s’est fait Homme pour que l’Homme devienne Dieu. » On peut choisir l’une ou l’autre de ces christologies ; les Églises chrétiennes, en général, professent plutôt la première, la descendante, souvent exprimée dans le Second Testament.
Mais à côté de ces représentations traditionnelles et très présentes dans notre culture, il en est d’autres qui sont plutôt de type mystique. Celles-ci émanent des profondes expériences que vivent certains êtres humains, femmes ou hommes, saisis et emportés par la puissance du Souffle Divin en des instants privilégiés de leur vie. Ces êtres, lorsqu’ils parviennent à dire quelques mots de ces moments hors-du-temps, ressentent le Christ comme étant un personnage vivant au fond d’eux-mêmes, quoique généralement ignoré et cependant essentiel. En ces moments, il semble s’éveiller et les éveiller. Il les transforme, et les fait entrer avec lui dans une conscience nouvelle et universelle. Ils se perçoivent alors comme intégrés
dans un ensemble sans limite, qui est d’un autre ordre que celui de la vie courante, et qui dépasse totalement ce qu’ils pouvaient imaginer. Ils s’ouvrent à la connaissance de l’immensité des millénaires passés ; ils se sentent en lien intangible avec chaque personne individuelle rencontrée, comme avec la multitude humaine dans sa lumière et sa ténèbre. Ils se ressentent Uns en Dieu-UN, animés par un Christ qui n’est autre que la réalité essentielle de leur être… Mais provisoirement. Car ils devront revenir ensuite à la réalité de leur quotidien le plus simple, ayant reçu ainsi un enseignement nouveau qui a transformé leur regard intérieur. Et qui fera d’eux des Figures Inspirantes.
Pour revenir au Seigneur-Jésus en sa courte vie terrestre, rappelons qu’il est né à peu près en l’an 0, il a vécu dans sa famille, puis a pris la route, attiré par l’aura de son cousin Jean Baptiste qui offrait aux foules un baptême de conversion dans l’eau du Jourdain. Jésus lui demande de le baptiser, descend dans le fleuve, s’immerge. Ressortant de l’eau, se produit pour lui la première grande révélation publique de sa vie : une colombe vient voler au-dessus de lui et une voix céleste se fait entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir. » [Matthieu 3, 17]
Son chemin prend alors forme, comme le nôtre est appelé à le faire, particulièrement grâce aux grands moments spirituels de notre vie. Éveillé au plus profond de lui-même, il commence à enseigner, des disciples viennent et le suivent, ils débutent ensemble une errance de trois années environ, rencontrent l’adulation des foules, l’hostilité des responsables religieux et souvent des juifs identitaires. Et lorsque Jésus sent que l’heure est arrivée, que la tension est devenue insupportable, ayant
renouvelé son alliance avec la Sainte-Origine (Le Père), il se décide et monte à Jérusalem pour affronter en face l’incrédulité, la rigidité spirituelle, le désamour. Il est pris, jugé, exécuté. Trois jours après, des témoins le retrouvent vivant mais tellement changé qu’ils peinent à le reconnaitre. Il a donc vécu une profonde mutation en passant par ce qu’on nomme Résurrection.
Dans sa résurrection, se déploie en lui une nouvelle dimension. Né dans une culture particulière, dans une religion particulière, il émerge au-delà du temps et de l’espace, dans une conscience universelle. Non pas ailleurs, dans une planète lointaine, malgré quelques mots malhabiles de nos textes sacrés, mais dans le Présent divin, c’est-à-dire dans les cœurs de tous ceux et celles qui s’ouvrent largement au Souffle de l’Au-delà. Dans un Au-Delà du présent, un Au-delà intérieur, dans la vie de tout Homme de bonne volonté, chez celles et ceux qui lui ouvrent la porte. L’intimité commence. Le lien aimant s’établit, trésor à découvrir, à entretenir, à transmettre. Citons en résumé quelques extraits d’un beau livre de Martin Buber. Il écrit : La résurrection physique n’est que la manifestation extérieure de quelque chose de fondamental : la reconnaissance et la valorisation, dans une vie humaine de sa dimension divine. J’aime infiniment un récit que faisait Rabbi Bounam à ses disciples, dans la grande tradition juive hassidique d’Europe centrale. [Le Chemin de l’Homme, de Martin Buber. Ed du Rocher 1995].
Il s’agissait de l’histoire d’Eizik, fils de Yékel, de Cracovie. Il vivait dans une profonde misère qui n’avait pas altéré sa confiance en Dieu. Il reçut en rêve l’ordre de se rendre à Prague pour chercher un trésor sous le pont qui passe au-dessus de
la rivière Vltava et qui mène au Palais royal. A la 3° nuit de rêve, il partit à pied pour Prague. Mais le pont était gardé jour et nuit par des sentinelles et Eizik n’osait pas se mettre à creuser sous le pont. Il tourna en rond pendant trois jours et finalement le capitaine des gardes l’interpella et lui demanda cordialement ce qu’il cherchait. Eizik se décida et lui raconta ses 3 rêves. Le capitaine éclata de rire et lui dit qu’il avait aussi fait un rêve trois nuit de suite : il devait aller à Cracovie chercher un trésor caché sous le fourneau d’un certain Eizik, fils de Yékel. Intéressant, certes, mais soyons raisonnables ! Eizik fut foudroyé, comprit la porte que le Saint (Béni soit-il !) lui avait ouverte, retourna à Cracovie, creusa sous son fourneau et découvrit un trésor, grâce auquel il fit construire une synagogue qui porte son nom.
Toute personne, surtout dans sa jeunesse, se cherche elle-même, cherche à découvrir son être véritable, sa raison d’être, sa place dans la vie. Les chemins sont multiples et tortueux. Le chemin du sport et de la compétition, les médailles et récompenses, les grandes expéditions dans les Himalaya ou les déserts, ou la traversée des océans sur de frêles bateaux, ou le désir de devenir un caïd, ou aussi les bons tours de la séduction. Beaucoup cherchent à aller jusqu’aux limites de l’impossible pour trouver la reconnaissance et l’admiration des autres…etc. Derrière toutes ces manifestations : la recherche par chacun du Trésor qu’est le Guide.
La parole du philosophe grec Pindare, reprise souvent au cours des siècles, et au début du 20° par Friedrich Nietzsche : « Deviens toi-même » exprime cette recherche parfois désespérée d’un chemin de vie qui aille vers la vérité de soi-même,
vers le Guide. Certains se découragent, se laissent tenter par les trésors factices, et parfois se laissent détruire par eux. Ne nous fermons pas les yeux, soyons conscient que nous ne sommes pas encore arrivés jusqu’au cœur de nous-mêmes. C’est souvent une souffrance, qui induit des comportements déviants. Mais ce Trésor, il est ici, en moi, en chacun. Parfois il se manifeste dans une dilatation intérieure, celle de l’infinie joie, de l’infinie bonté, qui habitent ce monde. Et, dans la tradition chrétienne, dans la rencontre cœur à cœur avec Maitre qui est là, dans le secret.
Il est invisible, mais il se manifeste en nombre de personnes que l’on peut nommer Figures inspirantes. C’est en premier, bien sûr, celles et ceux qui ont vécu la Grande Expérience. Mais aussi, bien d’autres représentants, incarnant chacun une des potentialités de la Source-Divine. Certains incarnent par exemple le soin des mourants, comme Sœur Teresa de Calcutta. La Vierge Marie incarne l’infinie Bonté divine. Henri Le Saux l’engagement dans la rencontre en profondeur d’une autre religion. Nombre de médecins et de soignants : l’énergie divine de guérison. Beaucoup de parents, la joie de mettre au monde un nouvel être et de l’aider à croître. Jean de la Croix : la capacité à mettre en mots et en actes le mystère qui nous habite tous. Chacune de ces figures rend concrète et visible une des couleurs de l’arc en ciel de la Divinité. Mais eux tous sont appelés à se souvenir constamment de la parole du psaume : " Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à Ton Nom donne la gloire ! " [Psaume 113b, 1]
C’est ce que Jésus-Christ enseigne à ses disciples : « Ne vous faites pas appeler « Maître », car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre « Père », car vous n’en avez qu’un seul, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler « Docteur », car vous n’avez qu’un seul Enseignant, le Christ » [Matt. 23, 8-9]. Notons que Christ, Khristós en grec, signifie « oint », traduction de l'hébreu mashia’h (= Messie), qui désigne donc un envoyé consacré par une onction de Dieu.
Arrêtons-nous un instant sur celles et ceux qui ont reçu la mission de l’accompagnement spirituel des personnes. Malgré les anciens noms utilisés dans les Églises pour en parler : maitre spirituel, directeur de conscience, père ou mère spirituelle, un autre de ces noms a émergé depuis la grande révolution culturelle du 20° siècle : Accompagnateur Spirituel. À celui-ci, à celle-ci est confiée la belle tâche d’aider la personne accompagnée à se dégager des voiles qui lui masquent la Réalité et à entrer en contact avec la divine Présence. Magnifique travail qui lui permet de devenir de plus en plus réellement elle-même et d’entrer en dialogue intérieur avec cette Présence. L’accompagnement demande une écoute profonde, une bonne connaissance de la complexité de l’être humain, de la patience, de la finesse et surtout de l’humilité.
PRATIQUES
La Règle de Saint Benoît contient plusieurs chapitres importants concernant le développement spirituel et la recherche du Maitre intérieur [Règle de Saint Benoît, chapitres 4, 5, 6, 7], dont le premier est intitulé « Quels outils utilisés pour faire le bien ? » Il se termine ainsi : l’atelier où nous ferons ce travail avec soin, c’est la clôture du monastère. Tout ceci pour rappeler que la vie spirituelle n’est pas affaire de tourisme, mais l’entrée dans un processus exigeant. Voici donc, parmi bien d’autres, quelques-uns de ces outils.
* Le premier d’entre eux, si important que j’en ferais bien le quatrième pilier, c’est la vie en communauté. Pas facile aujourd’hui, dans une société désacralisée et à tendance individualiste, de parler de vie spirituelle. Où sera-t-il possible d’être écouté et d’écouter ? D’échanger sur ma foi, mes engagements, ma vie intérieure ? De trouver accompagnateur ou
accompagnatrice, qui vont m’aider à me trouver moi-même ? J’ai besoin d’apprendre et de pratiquer la joie difficile du vivre-avec, de la confiance dans les autres, du beau trésor que représente une communauté de foi et de partage. Cela peut être une communauté de rattachement, ou de façon plus engagée, de vie commune. Mais en la choisissant bien : là où il y a de la liberté, du respect, et une énergie spirituelle. C’est pourquoi cette recherche est comme un labyrinthe. Ne pas se décourager, il y a quelque part un lieu, un groupe de croyants spirituels où je vais pouvoir poser mon sac. Et surtout ne pas m’imaginer que c’est le paradis : il y a des déviances, des énergies négatives là aussi. Rien n’est parfait… heureusement !
* Plus largement, il est nécessaire d’assurer notre présence aux frères humains, ceux qui nous attirent, et ceux qui nous font peur. Je ne peux me penser seul, je suis lié indissolublement à la foule humaine et au cosmos. Je suis appelé à recevoir d’eux et à leur donner largement. Important de trouver les moyens qui me permettent de le vivre concrètement dans l’esprit du Psaume : « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent [Psaume 84, 11-12]».
* Dans un chemin de vie spirituel, il est très nécessaire de garder un contact fréquent avec les Saintes Écritures, premier et second Testament, qui sont chargés d’une force transformante. La pratique de ce qu’on nomme Lectio Divina, méditation quotidienne et cœur à cœur avec la Bible, en est un des exercices de fond.
* L’attention à l’instant présent. Elément fondamental, qui se développe dans toutes les sortes de méditation, celle de la Lectio Divina, la Prière du Cœur, mais aussi celle de la méditation assise, la méditation du Souffle qui nous vient d’Asie. Il s’agit de laisser passer les Pensées, distractions, pour simplement être là, ouvert à la Vie, et, à travers elle, à la Grande Réalité.
* La découverte qu’une énergie sacrée habite tout ce que nous voyons, entendons, ressentons. Présence de l’Énergie divine en tout ce qui existe. Méditer nos rencontres et les événements de notre vie. Lorsque nous pressentons cette réalité, la vivre
dans l’action de grâce. Se tenir en contemplation devant tout ce qui existe.
* Accomplir nos tâches avec une intention. Si je mets le couvert pour le repas ou si je fais la cuisine, le faire dans la conscience que je participe à la recherche de beauté et de bien-être de mes sœurs et frères, de leur recherche d’équilibre, de sécurité, et d’attention. Si je travaille dans le jardin, le faire avec de l’amour pour notre terre. Si je parle en profondeur avec quelqu’un, avoir le désir qu’un courant de communion profond passe entre lui-elle, et la Sainte Origine. Toujours sans forcer, comme une intention lointaine qui finit par donner du sens à la vie toute entière.
Frère Benoît Billot
À noter : des exposés analogues sont faits par swami Atmarupananda, un juif, un musulman, une bouddhiste tibétaine et une hindoue de la tradition Ramakrishna. On pourra les trouver à partir d’avril 2025 dans la revue SAGESSES VIVANTES en libre accès sur le Net.